Est- ce que tu me suis ?

 Je suis étudiant à l’école Centrale de Lille, et ancien étudiant du lycée de la Côtière. Pendant un an, il nous est demandé par l’école de choisir un défi personnel et de le réaliser. Mon défi est l’écriture de plusieurs nouvelles littéraires et la participation à des concours. Je vous propose ici une des nouvelles que j’ai écrites. Je remercie Sara Galvin pour la photo qui accompagne le texte.
Jules. »

Est-ce que tu me suis ?

Le soleil venait de se coucher lorsque je sortis dehors. C’était le milieu du printemps, il faisait bon, mais les nuits étaient encore fraîches. Comme chaque soir, depuis une éternité il me semblait, je vins m’allonger dehors pour observer les étoiles. Et comme chaque soir, après un moment ma femme me rejoignit en silence pour s’installer près de moi. Nous aimions appeler ce moment notre « temps calme », cet instant où tous les problèmes du quotidien s’en allaient et où nous pouvions nous retrouver. Nous profitions du moment chacun à notre manière. J’avais tendance à parler beaucoup, sans que ça soit particulièrement intéressant. Elle, elle m’écoutait, je le savais, mais ne disait jamais rien, même quand je lui posais une question. J’avais fini par m’y habituer.

J’appréciais particulièrement le début de la nuit où les étoiles apparaissaient les unes après les autres. C’était comme regarder un artiste peindre sa toile devant nous. Chaque soir, une toile légèrement différente de la précédente. Il y en avait toujours quelques-unes plus paresseuses qui se montraient longtemps après toutes les autres. Certains soirs, j’essayais de les compter, mais elles étaient toujours bien trop nombreuses et je finissais irrémédiablement par me perdre. Cette nuit aucun nuage ne venait les cacher et la lune absente, ces astres si lointains paraissaient encore plus brillants que d’ordinaire. Lorsqu’un nombre suffisant d’ampoules éclaira le ciel je me mis à parler.

-Le ciel est particulièrement beau ce soir. Je ne peux cesser de penser que si nous étions nés il y a un millénaire alors le ciel serait encore plus éclairé. Mais, il y en a quand même bien assez pour nous deux.

Une étoile clignotante dans le ciel attira mon attention.

-Il y a un millénaire nous n’aurions pas pu voir ces faux astres. Cette multitude de satellites qui tournent autour de nous en permanence. Peut-être qu’un jour nous en verrons plus que nous ne voyons d’étoiles. Ça doit être sacrément impressionnant vu de là-haut. Enfin, je veux dire, tu imagines si nous étions dans la station spatiale internationale, nous serions parmi les étoiles. Et nous pourrions les observer en intégralité sans que l’atmosphère vienne altérer leur beauté. J’aurais bien aimé y aller avec toi, qu’est-ce que tu en dis ?

Aucune réponse, comme d’habitude. Elle ne répondait jamais, mais elle m’écoutait. Alors je repris la parole.

-Ce matin je me suis demandé depuis combien de temps nous venions nous retrouver là chaque soir. Je ne me le suis pas rappelé, pourtant je me rappelle à la perfection la première fois. Il faisait nuit et je ne te trouvais pas, alors après avoir fait le tour de la maison je suis sorti dehors et je t’ai trouvée là allongée occupée à admirer le ciel. C’était un ciel presque identique à celui de ce soir. J’ai commencé à t’interpeller, mais d’un signe de la main tu m’as fait taire. Tu as attendu un moment, puis tu as fini par me regarder. Tu m’as demandé ou plutôt ordonné ; ah ça c’est bien toi ! ; de m’allonger à tes côtés. J’ai obéi. Je me souviens bien qu’il ne faisait pas très chaud, mais avant que j’aie eu le temps de me plaindre tu t’es mise à parler d’une voix calme. Tu as dit que sur toutes les étoiles que nous pouvons observer il y en a une grande partie qui sont déjà mortes. Oui, oui c’est exactement ce que tu as dit. « A travers leur lumière, elles nous racontent une histoire, leur histoire mais également l’histoire de notre univers. Pour l’instant personne ne sait d’où nous venons et pourquoi nous sommes venus. Mais les étoiles continuent de nous parler et un jour peut-être qu’elles nous donneront des réponses à toutes nos questions. En attendant, le moins que l’on puisse faire c’est de les observer, de les écouter et de temps en temps leur raconter notre propre histoire. Elles sont bien plus sages que nous. » Tu te souviens ? Moi je me souviens, c’était la première et la dernière fois que tu parlais devant les étoiles. Du moins devant moi. Je ne sais pas si tu y arrives, mais je n’ai jamais réussi à entendre les étoiles me conter leurs histoires. Je me suis toujours contenté de les observer et de leur raconter la mienne.

Je me tus un moment pour me remémorer cette première fois. Et peut-être attendre un commentaire de sa part. Mais je n’entendis rien d’autre que l’eau du ruisseau et le bruissement des arbres. Après un moment de silence suffisamment long je repris la parole.

-Il est temps que je raconte une histoire. J’ai appris un nouveau mot aujourd’hui, à vrai dire c’est notre fille qui me l’a appris : la catastérisation. Ça désigne la transformation d’un être, ou d’une âme en étoile. Beaucoup de peuple à travers l’histoire voyaient les étoiles comme des divinités ou alors la représentation des âmes des morts. Lorsque notre âme quitte notre corps, elle serait aspirée par l’univers pour former une nouvelle étoile et ainsi retrouver toutes les autres âmes déjà disparues. J’aimerais y croire, me dire qu’un jour nous nous retrouverons là-bas, pour toujours. Mais mon esprit n’est pas comme le tien, bien que je trouve ce paysage magique par sa beauté, je ne vois aucune magie concernant son origine. Les étoiles ne sont pour moi que de simples amas de plasma en fusion contenant une énergie assez importante pour briller pendant des millions d’années sur des millions de kilomètres.

Alors que je finissais mon histoire, j’entendis quelqu’un s’approcher derrière moi.

-Quand on parle du loup !

Ma fille arrivait tranquillement alors je l’invitai à venir s’asseoir. Je me redressai et elle s’installa sur mes genoux. Nous observions alors les étoiles en silence. Puis soudain une étoile filante transperça le ciel.

-Tu l’as vu toi aussi ? m’exclamai-je. Il faut que nous fassions un vœu.

Je fermai les yeux pour offrir mon souhait aux étoiles, quand je les rouvris ma fille me regardait les yeux embués. Elle me dit alors :

-Maman me manque.

-A moi aussi, à moi aussi.

Je la serrai dans mes bras et après un moment nous nous levâmes lentement tous les deux. Il était temps de rentrer.